
Quelques centimètres de bois suffisent à Giuseppe Abbati pour condenser toute une campagne toscane. Peinte en 1863 sur un panneau mesurant à peine dix sur trente centimètres, l’œuvre aujourd’hui conservée à la Galerie d’Art moderne du Palazzo Pitti, à Florence, constitue l’un des exemples les plus caractéristiques de l’esthétique des Macchiaioli, ce mouvement de peintres italiens qui, au milieu du XIXe siècle, se tournèrent vers l’observation directe de la lumière naturelle en abandonnant la discipline académique du dessin. Né à Naples en 1836, l’artiste eut une vie brève, puisqu’il mourut à Florence en 1868 à la suite d’un accident avec un chien enragé. Il eut néanmoins le temps de fixer avec une sensibilité particulière les visions naturelles de la Toscane, parmi lesquelles celles de Castiglioncello, cette zone côtière où se réfugiaient souvent les artistes du cercle réuni autour de Diego Martelli. Le format allongé, presque panoramique, de la composition n’est pas un choix fortuit, car il répond précisément à la nécessité de rendre une vue horizontale et dégagée de la campagne, où le regard parcourt sans obstacle la plaine jusqu’aux collines lointaines.
La terre agricole se déploie en nuances d’ocre et de brun, travaillées par de petites touches denses qui construisent la surface comme une mosaïque de couleur chaude. Cinq ou six arbres, tantôt trapus et buissonnants, tantôt plus élevés avec des branches s’élevant au vent, se dressent épars dans le plan médian, formant des taches sombres sur le sol clair. Trouble et presque sans couleur, le ciel ne cherche pas à attirer l’attention ; il fonctionne comme un fond neutre qui laisse tout le poids pictural à la terre et à la végétation.
Le paysage de Castiglioncello et le langage pictural des Macchiaioli
La technique de la « macchia », c’est-à-dire de la tache colorée plutôt que de la description linéaire, trouve ici l’une de ses applications les plus dépouillées. Évitant le dessin rigoureux aux contours marqués, Abbati structure les troncs comme des masses d’ombre, laissant au spectateur le soin de compléter mentalement les détails que la touche elle-même refuse de livrer. À l’arrière-plan, une série de collines basses se dessine avec des tons plus sombres que le ciel mais plus clairs que le sol, créant trois gradations de luminosité qui organisent l’espace sur la base du contraste des valeurs et non de lignes de perspective.
Il ne s’agit pas d’une œuvre qui recherche l’effet. Sa petite échelle trahit plutôt un relevé direct, presque personnel, peut-être une étude peinte sur place lors de l’un des séjours de l’artiste en Toscane côtière, où la vie était lente et la lumière changeait continuellement au-dessus des champs. Dans l’angle inférieur droit se distingue la signature du peintre, aujourd’hui illisible en raison de l’usure du temps, élément qui n’affaiblit toutefois ni l’authenticité du tableau ni son attribution à Abbati, attestée par la documentation muséale du Palazzo Pitti.
L’étude de l’art des Macchiaioli ne saurait faire l’économie de créations comme celle-ci, où l’économie des moyens devient elle-même une déclaration d’intention esthétique. Abbati, avec Fattori, Signorini et Lega, contribua à l’élaboration d’une peinture qui, contournant la rhétorique, se concentrait sur la vérité de l’impression visuelle immédiate ; dans cette petite planche, cela apparaît clairement, presque au mépris de sa taille.
